| La vision que j’ai lorsque j’arrive à l’avant du deuxième pont allume en moi un premier sentiment d’inquiétude. Sur les trois planches qui servaient aux transferts des marchandises et des passagers, deux ont déjà été retirées et … l’endroit où j’avais laissé Véro quelques instants auparavant est vide. De la cabine de pilotage retentit la sirène du GILMERT I. Le navire s’apprête à appareiller… et nulle trace de Véro ! « La vie est un long fleuve tranquille ». Tu parles ! Dans ce genre de situation, ce sont des remous d’adrénaline qui envahissent tout le corps. Je m’adresse au pilote dans un espagnol amélioré sabir : « no mira ma esposa ! » Il me renvoie vers le capitaine qui se trouve à la proue du navire, en train de donner ses dernières recommandations avant de faire larguer les amarres… et toujours pas de Véro ! Je quitte le pont supérieur et rejoins le capitaine en pulvérisant le record de Zatopec. Le commandant de bord ne semble pas considérer l’absence de Véro comme un problème majeur pouvant retarder les manœuvres de départ. Un dernier espoir… l’un de nos trois porteurs s’apprête à quitter le bateau. Je le mets au courant de la situation. Il se charge de retrouver Véro à terre. Sans plus attendre, il rejoint la berge, se faufile entre les camions et disparaît de mon champ de vision. La sirène retentit encore une fois. Aucune chance que Véro y prête attention car elle ressemble davantage à une sirène de luna-park. La dernière planche est retirée, les amarres sont larguées, le bateau s’éloigne déjà de la rive. Je me sens comme Laurel sans Hardy, Watson sans Holmes, Roméo sans Juliette, la Joconde sans sourire, le Prince Charles sans Camilla, Vendredi sans Robinson… Bref, je me sens coupé en deux. Une moitié à terre et l’autre en train de naviguer sur le fleuve. |